Le spinelle

Février 2010

Gemmes oubliées,

Gemmes de beauté !

 

Partie I : LE SPINELLE

 bague boucheron

Photo de la maison BOUCHERON - Bague "Pythie" - 2005 portant un Spinelle de plus de 10 carats

Préambule

À l'une des extrémités du spectre, de brefs épisodes d'apparitions concernant le spinelle. À l'autre bout, une évolution exponentielle, la forme la plus spectaculaire pour des pierres gemmes bien connues aujourd'hui par le grand public : le diamant, le rubis, le saphir et l'émeraude.

Traiter de ces quatre pierres gemmes que l'on nommait hier les quatre pierres précieuses n'est pas de notre propos, même si notre actualité et notre histoire sont essentiellement marquées par elles. On a continuellement développé des techniques nouvelles sur ces gemmes pour rendre, lors des extractions, celles de peu d'intérêt plus attrayantes : lorsque les médias se sont emparés du sujet des rubis traités au plomb, la stupeur provoquée chez les consommateurs a été telle que généralement non avertis de ces pratiques, la confiance nécessaire inhérente au marché des pierres gemmes et de la joaillerie s'est soudainement estompée.

Néanmoins, rappelons-le, notre sujet ne s'intéresse pas aux quatre précieuses à qui je souhaiterai toujours le plus vif succès et à qui la presse et la littérature offrent également leur part de mérite très largement justifié. Tournons nous donc vers quelques autres trésors :

Aujourd'hui : Le Spinelle

Spinelles issus de la Maison Frediani

Dans "Spinel : la résurrection d'un classique"[1], Vincent Pardieu et Richard W. Hughes nous disent : "Le Spinelle est en pleine ascension. Tel le Phoenix, une gemme symbolisant la puissance, le feu, la beauté et la vie est de retour".

Spinelle … La beauté est là, … Mais que manque-t-il au juste à cette gemme pour que la magie puisse opérer ?

A travers cet essai, nous tenterons d'en étudier les raisons:

En commençant par la description d'un état de fait aux débuts des années soixante ;

En poursuivant par une étude et recherche d'origine du terme spinelle et plus particulièrement de l'appellation interdite aujourd'hui de "rubis-balais" ;

Et en rappelant l'arrivée des premiers spinelles synthétiques avec ses conséquences sur le marché.

Enfin, nous exposerons très brièvement les caractéristiques gemmologiques de cette gemme pour en valider ses propriétés exceptionnelles.

 

À propos d'idées reçues ...

Une démarche si révélatrice !

1936 : Au congrès de la B.I.B.O.A. (Bureau International pour la Bijouterie, Orfèvrerie, Argenterie), la future CIBJO, plusieurs pays s'accordent à nommer précieuse en français les seules gemmes rubis, saphir, émeraude et diamant.

Souvenez-vous : débuts des années soixante, en France, les lapidaires parisiens ont commencé à réunir leurs efforts en créant  "Connaissance des Pierres Précieuses (CPP)"[1] ouvrant ainsi un cadre de partenariats visant à faire connaître, apprécier et promouvoir le diamant, le saphir, le rubis et l'émeraude que le grand public, à cette époque, commençait seulement à découvrir.

C'est au cours de ces années que s'est instituée entre lapidaires et artisans joailliers une volonté commune de vendre des pierres gemmes et des créations de pièces de joaillerie.

Ainsi, chaque lapidaire avait confié des pierres de ce groupe à des artisans bijoutiers-joailliers, à l'exception du diamant que les artisans possédaient et connaissaient déjà[2].

Face à cette effervescence, le décret n° 68-1089 du 29 novembre 1968 donne naissance à cette nomenclature de "pierres précieuses" que seront le diamant, rubis, saphir, émeraude. Ce décret répond, à ce moment-là, à une réalité de marché économique et scientifique aussi. Mais il représente surtout  "la réponse de la Chambre Syndicale à la tentative d'appeler émeraude, ou émeraude cultivée ou encore émeraude Gilson une géniale production synthétique[3]" lors de l'arrivée des premières émeraudes synthétiques réalisées par Gilson.

Ainsi, dans la continuité de cette mouvance, dans les années 70, certains grands joailliers qui s'étaient vus confier les plus belles gemmes ont créé, exposé et vendu des merveilles lors de la foire de Bâle auprès d'une clientèle internationale et plus particulièrement issue du monde Arabe. L'idée de la nomenclature  "pierres précieuses" se retrouve dès ce moment complètement intégrée au marché des pierres et de la joaillerie.

Les autres pierres gemmes intégreront une autre catégorie : pierres fines (spinelle, grenat, zircon, topaze, tourmaline, alexandrite, ...) ou ornementales (lapis, turquoise, onyx, ...).

Or, et malheureusement, il s'en est suivi beaucoup d'échos en termes de pierres semi-précieuses, semi- fines ou pis encore, "pas précieuses"... au lieu de pierres fines.

Cette confusion s'étant exprimée également dans l'interface bijoutier-joaillier/grand public s'est révélée être une véritable bombe à retardement pour le futur comportement des consommateurs.

Malgré la passion et le professionnalisme de certains - dont Monsieur Lagache et Monsieur Fumet par exemple qui se dévouaient à enseigner la gemmologie auprès des artisans et détaillants bijoutiers-joailliers - , le nombre d'élèves diminuait d'une session à l'autre lors des cours : certains bijoutiers ne voulaient pas "accepter" que le saphir pouvait lui aussi être jaune, (comme la topaze par exemple). Ainsi, par soucis de "simplification", les quatre précieuses sont devenues les seules gemmes dignes d'intérêt et c'est donc ce message qu'une majeure partie du grand public a reçu.

De plus, dès le début du 20ème siècle, on assiste à la mise sur le marché des pierres issues de laboratoires, notamment en matière de synthèses dans les corindons – saphirs et rubis ( les premières sont apparues très tôt entre 1885 et 1910) puis vers 1920 pour le spinelle ... créé quasi "accidentellement" en cherchant à colorer les corindons synthétiques !

Le spinelle synthétique était né ... avant même que le grand public ne puisse connaître l'existence enchanteresse de la gemme spinelle à l'état naturel. Nous y reviendrons plus en détail.

Puis la course folle de l'escalade en pierres synthétique se poursuit : sont apparus les premiers saphirs et rubis étoilés synthétiques, puis les émeraudes (démarrant vers 1930), les diamants (premières synthèses en 1955)[2]. Les pierres de "substitution" sont devenues plus nombreuses également.

En janvier 2002, un nouveau décret explique très clairement que l'on parle désormais de pierres gemmes et non pas ou plus de "semis précieux" et "semi-fins", ni même de pierres précieuses pour les diamants, rubis, saphirs et émeraudes, mais de pierres gemmes pour "toute matière et produits formés dans des gîtes naturels"… Ce texte a eu 8 ans le 14 janvier 2010.

Bien appliqué, ce décret a l'avantage de présenter une nouvelle dynamique pour le commerce de pièces de joaillerie en ouvrant un éventail plus large sur la notion de "pierre précieuse". Pourtant, il faut constater que sur le terrain, le consommateur entend toujours chez trop de professionnels les mêmes termes interdits et désuets de pierres "semi-précieuses", "semi-fines" , etc. !

Dans ce contexte général, entre, d'une part, certaines anciennes habitudes du marché (ne valoriser que le rubis, saphir, émeraude et diamant au détriment des autres gemmes) et, d'autre part, la production massive de pierres synthétiques, un terreau riche en méprises va venir enrichir la confusion rencontrée actuellement.

Mais il nous faut préciser que d'autres raisons viennent alourdir ce passif.

Utilisation d'un "rubis balais" en joaillerie : le Spinelle

Lorsque l'on traite du spinelle, il nous faut évoquer son nom, très longtemps associé depuis un passé plus lointain, au "rubis-balais". En effet, avant de nommer clairement le spinelle, on parlait de rubis-balais. Ceci est même devenu une tradition, on ne parle pas de spinelle sans sortir cette étiquette qui lui colle encore à la peau. Mais pourquoi ?

Le terme de rubis-balais présente une connotation très minimaliste dans la langue française. Ce terme est aujourd'hui interdit et il désigne pour certains le spinelle rose.[3]

En fait, une partie de la littérature nous dit que le nom de rubis balais désigne les spinelles issus de gisements spécifiques au Nord Est de l'Afghanistan, le long de la rivière Oxus. C'est de là que sont notamment issus les premiers spinelles "Badakhshan" (signifiant Balas Ruby en anglais et rubis balais en français) qui ornent certains joyaux. Mais il existe d'autres interprétations. Pour illustrer la polémique des sources, les Editions Atlas  (dans les années 1995) qui proposaient des fiches de collection au grand public, ont publié dans la fiche spinelle noble "Le spinelle était autrefois appelé balasso ou balagius, probablement du nom de la région du Balascian ou Badakhshan (Afghanistan), d'où provenaient des gemmes de la plus belle qualité. Et en dernières lignes de cette page, on peut lire "Les célèbres gisements du Badakhshan, en Afghanistan, situés sur les rives de l'Amour-Daria (ex Oxus), sont cités par divers auteurs comme étant des mines de rubis ou de spinelles. On sait maintenant qu'il s'agit de gisements de grenats". À cet instant, je souhaiterais vivement avoir plus d'informations sur cette affirmation !

Le spinelle fait figure d'honneur dans les collections de la Couronne du chah de Perse (Iran avec plusieurs centaines de pierres dont certaines sont annoncées à 270, 414 et 500 carats). Il brille sur la couronne de Russie (acquise par le Tsar Alexandre à Pékin pour la couronne de Catherine II, avec plus de 400 carats, soit une pierre de 80 grammes[4]). Il est reconnu enfin en Grande-Bretagne : la gemme nommée "Prince Noir" est un spinelle et non comme l'ont mentionné d'anciens écrits, un rubis[5]. Il en est de même pour la gemme rouge de la couronne nommée le "Rubis de Timour" n'étant pas facetté et portant les noms des Chahs persans à qui elle a appartenu (originaire d'Inde) de la couronne d'Angleterre[6] . En France, nous avons aussi le nôtre, nommé la Côte-de-Bretagne (au Musée du Louvre).

Dans "Precious Stones and Gems", Edwin William Streeter (6ème édition) 1898 – écrit que sous le nom générique de Spinelle, sont inclus beaucoup de minéraux , tels le "Spinel Rubis" et le "Rubis balais". Il dit aussi que peu de minéraux possèdent la large gamme de couleurs du spinelle : carmin, rouge, rouge-brun, violet, bleu indigo, vert, mauve, et aussi blanc et jaune (personnellement, je n'ai toujours pas pu trouver de spinelle jaune naturel) et que certaines variétés son opaques et noires. Il poursuit en précisant que pour les anciens auteurs, le "Spinel Rouge" était probablement désigné, avec de nombreuses autres pierres, sous le nom général de Carunculus.

 
Page de couverture de Precious Stones

Remarque : Avant la différenciation entre rubis et spinelle, en Europe, toutes les pierres rouges (rubis, grenats, spinelles, zircons, ...) étaient plus ou moins identifiées à travers le terme de rubis (latin ruber = rouge) qui était un dénominateur commun et carbunculus (petit charbon ardent - ensuite utilisé plus spécifiquement pour les grenats et devenu escarboucle). Pour l'étymologie même du spinelle, on parle tantôt d'une origine liée au latin "spina " due à la forme trouvée des cristaux et rappelant une épine (ou "spinula", petite épine), tantôt d'une origine grecque "spinther" signifiant "qui scintille, qui étincelle".

Enfin, Streeter ajoute : "En Birmanie, Ceylan et au Badakshan, les spinelles se trouvent bien formés avec des angles nets en octaèdres (l'octaèdre ressemble à deux pyramides accolées par leur base). Cependant, dans de nombreux graviers alluviaux, on trouve des cristaux roulés[1] mélangés avec des zircons, grenats ... et autres minéraux. Streeter précise bien que la forme brute du Spinel, lorsque trouvé intact et bien formé, permet de le différencier des rubis dont la forme cristalline brute est bien différente. Il souligne que les deux sont parfois confondus lorsque les caractéristiques des cristaux ont été affectés par des facteurs extérieurs (pour les pierres roulées issues des gisements secondaires).

D'autres sources ont évoqué une région Nord de l'Inde, connue sous le nom de Balascia d'où ils étaient rapportés.

D'une certaine manière, le manque de différenciation entre les différentes natures des pierres gemmes rouges trouvées a crédité à chaque nouvelle découverte exceptionnelle la renommée du rubis, retirant au spinelle la fonction de sujet réel. Cet "amalgame" dans la nature des gemmes, préfigurant puis persistant lors des périodes de colonisations sur les dernières années du XIXème siècle, s'estompera au fil des avancées en minéralogie et applications connexes.

Lors de l'Exposition Universelle de Londres en 1862, se trouvaient deux magnifiques et rares Spinelles. L'un d'Inde, en cabochon, d'une couleur parfaite et sans défaut dans le cristal : 197 carats. Il en a été extrait une pierre de 81 carats d'une beauté et perfection absolue. L'autre spinelle était aussi en octaèdre, de couleur irréprochable, et sans défaut. Il pesait dans les 102 carats et une fois taillé 72,5 carats. Streeter en parle dans son ouvrage "Precisous Stones and Gems". Il trouve étrange que ces deux pierres soient arrivées d'Inde, la même année, en 1861.

Il évoque les mines en Afghanistan, celles de Badakshan où l'on trouve les "Laal-Bedaschan" : Rubis Balais. Il dit que les mines étaient connues des Empereurs de Delhi, et précise qu'elles sont situées près de l'Oxus (aujourd'hui appelé L'Amour-Daria), non loin de [une montagne nommée] Shighnan. Nous soulignons que Marco Polo (1254-1324) en parle aussi dans ses récits[2]. Saint Albertus Magnus (±1200 à 1280) notifiait que "Balagius est le féminin de Carbuncle ou du vrai rubis" [...]. Le balais ou rubis balais est, comme le spinelle, d'une sorte inférieure au réel rubis d'Ava déclare-t-il [Ava[3] (Innwa – qui resta une métropole en Birmanie jusqu'en 1783. Cette ville donna son nom à l'empire, et tous les voyageurs européens des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles ont parlé de la Birmanie (Myanmar aujourd'hui) en l'appelant le royaume d'Ava.]. Dans ses écrits, il différencie le spinelle du rubis-balais.

Mais le plus surprenant est qu'il écrit ensuite que le Balais ou Rubis Balais est une variété foncée, sombre de Spinelle (le terme "dark" signifie sombre, foncé, mais peut aussi signifier "mystérieux en anglais) avec un soupçon de bleu apparaissant sur les angles de l'octaèdre et qui lui donne une sorte de reflet, de miroitement rappelant la voie lactée d'une certaine manière. Il faut noter qu'il précise que la couleur est probablement due au chrome (ce qui est exact dans les gammes de rouge et de rose). Et il ajoute aussi que le nom de Balas ou Balaksh donné à cette pierre semble être une déformation de Badakshan, la localité déjà évoquée plus haut.

Cette information très intéressante nous mène à préciser que certains rubis ont la particularité de présenter des zones bleues et des nuages de rutiles pouvant rappeler cet effet voie lactée (notamment en Afghanistan). Le seul problème est que le descriptif qu'il donne du cristal brut est bien celui du spinelle et non celui du rubis. Ses propos sont clairs, mais sur le terrain, qu'en était-il au juste ?

En 1888, le Myanmar et sa mystérieuse Vallée de Mogok est alors sous l'emprise britannique. Les Anglais ont ouvert officiellement la "Burma Ruby Mines Limited" (Alain Boucheron dans son ouvrage "Le guide des pierres précieuses - 1987 -, précise qu'à cette époque, un "joailler anglais, Streeter, lorgne vers Mogok"). On peut se demander quelle est la part de pierres gemmes rouges en provenance de ces mines qui ont été vendues comme rubis ou spinelles... La contrebande locale mènera la Burma Ruby Compagny à la faillite.

Historic stock Market Ltd. London-Cologne

Le spinelle rouge était trouvé dans les mêmes gisements que les rubis (il s'agit de deux oxydes d'aluminium, avec l'élément Magnésium en plus pour le spinelle), et les deux gemmes avaient des couleurs aussi intenses et la même fluorescence à la lumière (ces gemmes sont toutes deux colorées par le chrome). Par contre, le spinelle rouge est plus rare que le rubis !

Pour revenir en France, dans son ouvrage "Les pierres précieuses et les perles" de Léon VERLEYE, sous-titré "Guide du marchand et de l'acheteur" (publié chez Girardot et Cie, vraisemblablement en 1933 après recherches car notre exemplaire en question ne possède pas d'année de publication), on peut lire sous la définition de rubis de l'index minéralogique (p.218) : "[...] et le rubis spinelle qui est le rubis scientifiquement parlant sous le titre de rubis spinelle" (ndrl : comprenez ici que le rubis scientifique est le nom donné au rubis de synthèse).

Et de poursuivre : "Quand au rubis ordinaire, c'est le spinelle rouge. [...] Il est plus tendre que le corindon. Il en existe une variété rouge flamme, dite spinelle ponceau[1], qui est la plus estimée. Le spinelle rubis est plus violacé et sa teinte se rapproche le plus de la teinte des rubis d'Orient, elle a souvent le défaut d'être laiteuse; il est appelé quelquefois rubis balais, mais le véritable rubis balais est une topaze d'une famille minéralogique inférieure au spinelle : encore une distinction".

Remarque : C'est la seule fois où nous avons pu trouver ce genre d'information par rapport aux discours rapportés ! Mais cette nouvelle affirmation "le véritable rubis balais est une topaze d'une famille minéralogique inférieure au spinelle" a le mérite de nous laisser dubitatifs ! On trouvera néanmoins sur ce point dans les extraits du Nouveau Dictionnaire d'Histoire Naturelle un peu plus bas, une phrase disant : "Il ne faut pas confondre le spinelle balais avec les rubis du Brésil qui sont des topazes brûlées [...].

Concernant le nom de spinelle ponceau, on trouve dans le Nouveau Dictionnaire d'Histoire Naturelle (1819 - Jacques Eustache de Sève) : "le spinelle ponceau ou rubis spinelle proprement dit" nous laissant comprendre que les deux termes couvrent la même pierre (extrait ci-dessous). VERLEYE, affirmera que le "spinelle rubis est plus violacé" (comme cité quelques lignes plus haut) et dans l'extrait que nous mentionnerons, on tombe davantage dans une nuance "à la couleur du vin".

La lecture des extraits ci-dessous (Tome 32 Nouveau dictionnaire d'histoire naturelle J.E. de Sève) permet d'appréhender une facette supplémentaire de la complexité des origines nom/désignation pour notre gemme étudiée qu'est le spinelle.

 

 

Extrait du Tome 32 du Nouveau dictionnaire d'histoire naturelle J.E. de Sève

Pour ce qui est d'une approche plus gemmologique au regard du spinelle et du rubis, le Français Jean Baptiste Louis Rome de Lisle (1736-1790 - incontournable minéralogiste) définit que rubis et spinelle ne sont pas de la même famille cristalline dès 1783. Dans la foulée, un autre Français, René Just Hauy (1743-1822) reprendra sa loi de la constance des angles et formulera les nouvelles lois qui régissent les bases de la cristallographie actuelle. Ainsi, il est désormais possible de catégoriser le rubis dans la famille cristalline du rhomboèdre, et le spinelle dans celle des matériaux cristallins cubiques. Chacune de ces familles cristallines possède des caractéristiques optiques très différentes contribuant à la discrimination de ces gemmes.

De plus, l'avènement et l'utilisation des rayons X en diffraction (découvert en1895 par Röntgen puis réellement exploitée pour les cristaux en 1913 par les Bragg (7)) dans le monde minéralogique va permettre une large avancée pour catégoriquement différencier un rubis d'un spinelle (surtout sur des matériaux dits "roulés" issus de gisements secondaires dont les faciès cristallins ont été érodés et usés par le transport et le climat). Cet avènement contribuera à déterminer scientifiquement toutes les structures cristallines. Car les cristaux sont capables de diffracter un rayon de particules reçues. On peut souligner ici toute l'importance que témoignent les découvertes scientifiques dans l'étude et la connaissance croissante des gemmes.

Nous quittons à présent ce chapitre gigantesque et passionnant que représente l'étude des cristaux et nous en arrivons à la conclusion de cette deuxième partie.

En fait, nous observons qu'il y pourrait bien y avoir une carrence avérée en ce qui concerne la description de la beauté intrinsèque du cristal de spinelle, à l'exception des ouvrages évoqués qui ont une approche plutôt prosaïque que poétique.

Les publications citées renforcent sans cesse le caractère insaisissable de l'origine "rubis-balais" en noyant l'intérêt du spinelle. Par contre, une étude plus approfondie n'offrirait pas nécessairement plus de certitudes : même si notre approche reste limitative et mériterait un éclairage plus approfondi à travers les écrits sur une dimension plus internationale pourarit rapidement engendrer une problématique complexe dûes aux langues (et donc aussi l'histoire des langues), l'histoire des pays producteurs (gisements primaires et secondaires), les secrets et légendes inhérents à certains gisements (Mogok au Myanmar par exemple) ou encore la complexité des interactions à prendre en compte.

Pourtant, nous avons une certitude sur le spinelle : il a souffert très tôt d'un manque de reconnaissance sur sa véritable nature ce qui n'a fait que tarir sa magie. Or, comme le disait Platon, "La connaissance des mots conduit à la connaissance des choses".

Spinelles issus de la Maison Frediani

Le spinelle et ses synthèses

Voici un dernier problème que nous abordons et qui s'ajoute au spinelle, et ce, dès le début du 20ème siècle alors qu'on avait les outils pour le différencier du rubis.

L'ironie du sort fait que c'est lors de travaux de recherches en synthèses sur le saphir coloré au cobalt que le spinelle synthétique Verneuil a été créé[1]. Les spinelles synthétiques Verneuil apparus sur le marché avant les années 30 ont permis à certains marchands peu scrupuleux de faire croire que les clients pouvaient acheter des pierres gemmes que le spinelle synthétique ne faisait qu'imiter (imitation de l'aigue marine ou du diamant par exemple). On imagine aisément leur déception venir coiffer la réputation du spinelle naturel même pas encore reconnu par le grand public !

Le spinelle synthétique Verneuil a la grande particularité de présenter des figures d'extinctions anormales très caractéristiques au polariscope (toujours en filtres croisés), ce qui est un très bon indice de reconnaissance au point de départ. Nous y revenons plus en détail dans la publication  :   "Le spinelle et sa synthèse Verneuil" (en bas de page).

Enfin, le marché international a été très vite inondé par ces synthèses qui ne valaient pas cher. Par un processus lent mais bien ancré, le grand public français, pour ce qui nous préoccupe, a fini par associer à l'image déjà fragilisée du spinelle toute une gamme de synonymes s'étirant de pierre de synthèse, artificielle, imitation, toc, faux, à arnaque ou vol.

Le spinelle peut être synthétisé soit par une méthode de fusion dans la flamme, soit la méthode du fondant (plus tard). Nous ne souhaitons pas rentrer dans les détails techniques concernant ces méthodes de fabrication, ni même des moyens d'identification et de reconnaissance, mais nous souhaitons souligner que la mise sur le marché de synthèses du spinelle n'a pas contribué, dans le contexte où elle a été exploitée, à la valorisation même du spinelle naturel.

Aujourd'hui, le constat est que seule une clientèle très avertie sait que le spinelle est une pierre gemme naturelle (et pouvant être synthétisée, certes) et dont la côte est en pleine croissance.

Le spinelle aujourd'hui

Sur le marché, il est extrêmement rare et difficile de trouver des pierres brutes pouvant donner des pierres taillées supérieures à 2 ou 3 carats dans des qualités exceptionnelles. Un grand professionnel en gemmes disait avoir vu des bijoutiers, dès les années 60, comparer "en aveugle" un rubis et un spinelle et préférer sans hésitation ... Le spinelle !

Le panel de couleurs tantôt intenses, tantôt pastels (moins onéreux), rose, rouge (très recherché), orange, parfois marron, bleu-vert, bleu (très cher), violet lavande (très rare), mauve ou noir qu'offre ce matériau illustre largement les possibilités des créateurs.

Comme certaines gemmes, quelques raretés (naturelles) du Sri Lanka peuvent présenter un effet de changement de couleur selon la source lumineuse sous laquelle ils se trouvent[2]. Certains spinelles ont la particularité de dessiner un astérisme (une étoile) que la taille en cabochon permet de mettre en lumière.

Déjà en vogue dans les grandes joailleries, le spinelle peut se monter en bague, pendentif, boucles d'oreille. Il permet de jouer dans les couleurs printanières et estivales avec grande élégance. Il peut arborer la couleurs rose électrique ou presque néon extraordinaires (Tanzanie - les pierres de Tanzanie peuvent avoir des dimensions très intéressantes).

On en trouve principalement au Sri Lanka, Myanmar, Thaïlande, Cambodge, en Afghanistan, Vietnam, Australie, Madagascar, Brésil, Nigéria, Tanzanie et Etats-Unis. Ceci nous rappelle à quel point cette gemme est présente sur notre Planète et mérite donc d'être connue.

Un bon professionnel aura toujours un véritable plaisir à vous le présenter.

Bien que rencontré très fréquemment dans nos expertises en tant que pierres de synthèses Verneuil (imitation vendue comme diamant ou aigue-marine esseniellement) ou parfois en synthèse anhydre, et à l'exception de traitements par chauffage[3], le spinelle ne semble pas encore être, à ce jour,* le candidat idéal destiné à toutes sortes de manipulations rencontrées dans les laboratoires. Cela lui confère un atout majeur dans le contexte actuel où de nombreuses gemmes subissent des traitements non déclarés.

 

CONCLUSION

La nature, dans la part de ce qu'elle aura pu fièrement nous dévoiler, recèle de trésors somptueux et peut-être encore insoupçonnés. Comprendre que chaque gemme est nimbée de son prestige lumineux ouvrira les portes à la création de nouveaux concepts en joaillerie et donc de nouveaux ouvrages gemmés.

En matière de gemmes inorganiques, certains gisements connus ont une durée de vie quantifiable, d'autres restent à découvrir.

Il est certain que le spinelle représente un intérêt particulier pour les bijoutiers et  pour les joailliers artisans qui pourront le sertir avec pertinence sur de nouvelles montures. Une telle démarche aura pour intérêt de valoriser les métiers artisanaux dont le savoir faire se devrait d'être très recherché aujourd'hui.

Dernière mise à jour : 4 mai 2013

Remerciements :

Pour leurs réponses à mes questions, leurs éclairages apportés et leur intérêt, je remercie : Odile Emmanuelli, Evelyne MUNCH, Didier FREDIANI, Daniel PIAT et Emmanuel STERNIS.


Bibliographie : vous trouverez toute la bibliographie dans notre édition "Gem' Attitude"

[1] CPP : Daniel PIAT nous permet de différencier le Syndicat de CPP

[2] Evelyne MUNCH (+)

[3] Daniel PIAT

[1] GEM TESTING, Anderson

[2] pre-IMA-Mindat, spinelle

[3] Distinguishing Heated Spinels from Unheated Naturel Spinels and from Synthetic Spinels - Avril 2009 – GIA Laboratories, Bangkok & NY : S. Saeseaw, W. Wang, K. Scarratt – Cristal Chemistry, Brush Prairie, Washington : J.L. Emmett, T.R. Douthit


[1] Couleur rouge vif coquelicot


[1] le transport use les angles

[2] The rubies and spinels of Afghanistan – A brief history by Richard W. Hughes

[3] cosmovisions.com


[1] publié dans "Incolor" (été 2008)

[2] B.W. Anderson, Gem Testing - 1971

[3] Walter Schumann, Guide des pierres précieuses – juillet 2006

[5].burmarubies.com/Spinel.html

Gems made by man, Nassau

(7) http://culturesciencesphysique.ens-lyon.fr/XML/db/csphysique/metadata/LOM_CSP_Diffraction-rayons-X-techniques-determination-structure.xml

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